NOTES

Une cité balnéaire hors-saison que sillonnent des troupes au qui-vive sous une pluie de cendres. Les clameurs étouffées de combats résonnent au loin dans les collines. Un hôpital où se croisent quelques invalides oubliés parmi les blessés de guerre au milieu des bivouacs précaires de l’exode. Des stocks s’entassent dans les couloirs : eau, lait, sucre, huile, miel, sang. Cet hôpital est un labyrinthe. Un navire chargé de réfugiés s’est échoué sur la plage aux abords du club mickey abandonné. Le stade est réquisitionné. Près de la bretelle d’autoroute, les forces de l’ordre cernent une cabane d’où trois suspects disparaissent par le tunnel qu’on découvre en dessous. Le tunnel mène à une crypte. La crypte a été pillée. Après la crypte il y a une fourche. L’une de ses branches conduit au sous-sol de l’hôpital. L’autre va vers la frontière (car une frontière partage cette île).


Escapologie n. m. (lat. excappare, s’évader ). Spécialité de la prestidigitation, l’escapologie est l’art de se défaire de toutes sortes d’entraves. L’un de ses plus fameux représentant, le français Harry Houdini (1874-1926) s’évadait par exemple de malles enchaînées, cadenassées et plongées dans l’eau.


Le projet Escapologique de l’artiste français Olivier Morvan est un projet sans terme ni frontière : fil & labyrinthe, crime & enquête, pelle & trou simultanément. Mêlant dans un même cœur les voix du traqué et de son poursuivant, du délinquant et de l’autorité, du fou et de l’hôpital, il explore le territoire des rapports de pouvoir et des dispositifs de contrôle en même temps que les fuites et les trous dans les murs. Ce chantier permanent exhume progressivement le squelette d’un récit qui semble tenir autant de la série B que du conte. L’exposition à Skol est présentée par un texte de Annie Hudon Laroche :

Trois individus sont en cavale. Nous ne savons rien de leur crime, de leurs identités pas plus que de leurs motivations. Nous ignorons même qui les recherche. Des indices s’accumulent, des dépositions sont enregistrées, des pièces à conviction sont recueillies mais l’enquête piétine. Le projet escapologique élaboré par Olivier Morvan est une entreprise labyrinthique dont les ramifications sans cesse renouvelées s’entremêlent. Un projet dont le sens, comme son nom l’indique, nous échappe. Pouvant être considéré à la fois comme une parodie de série policière, une pièce dont vous êtes le héros, une société secrète, une fabulation, un rêve ou encore un cauchemar, ce projet revêt plusieurs identités sans qu’aucune ne parvienne à le définir pleinement. Construit à partir d’un vide, d’une absence, en périphérie de celui-ci, le projet escapologique se joue des attentes du spectateur, tout en questionnant notre éternelle quête de sens.

Présenté sous formes d’épisodes, ce récit se développe depuis plusieurs années par le biais d’installations, de dessins et d’écrits, chaque épisode correspondant à une avancée à tâtons au sein de la fiction non dans l’optique de résoudre petit à petit l’énigme mais davantage pour multiplier de manière exponentielle les associations possibles. Une fiction qui mélange allègrement une vision réelle et onirique du monde, dans laquelle le spectacle ne parvient pas totalement à prendre pied. Bien qu’il soit possible de reconnaître certains codes de la série policière, de l’entreprise corporative, quelque chose nous échappe, nous laissant aussi perplexe que pantois. Cette incertitude n’est toutefois pas le propre du spectateur car Olivier Morvan la partage également. En effet, parodiant les formes de pouvoir, il semble posséder la clé de l’énigme, ne laissant filtrer qu’avec parcimonie les indices, les pistes de lecture, de manière machiavélique, alors qu’il n’en est rien. Pas plus que nous, ce dernier ne connaît l’issue du récit qu’il a mis en branle. D’ailleurs, ce dénouement, cette finitude tant recherchée ont ici très peu d’importance. L’intérêt de la chose réside dans l’élaboration, dans la recherche, dans cette perpétuelle fuite en avant. Sur un même pied d’égalité, partie prenante d’un même processus, spectateur et artiste se trouvent tout deux devant une fiction qui les dépasse, qui s’étend progressivement, aspirant au passage une part du réel.

L’artiste rassemble ainsi pour Skol une sélection de dessins pour la première fois réunis qui ont ponctués les diverses épisodes du projet Escapologique. Une production picturale qui occupe une place importante dans le projet, permettant à l’artiste de développer un univers fantasmagorique libre de contraintes. Olivier Morvan s’inspire pour réaliser ses images de l’actualité, de faits divers, de données géopolitiques et du monde contemporain en général qu’il met en relation avec les images archétypales issues de notre inconscient collectif. Chimères, avion, serpent, androïdes, conteneurs, trousseau de clefs, table de conférence sont ainsi rassemblés pour leur pouvoir d’évocation dans ce dédale pictural. L’artiste procède pour leur réalisation par libre association dans un dialogue précaire entre la raison et la déraison, le contrôle et le lâcher-prise. C’est ainsi que par résonance un dessin en appelle un autre, celui-ci appellant à son tour une installation et ainsi de suite. Les représentations et les listes de lecture prolifèrent ainsi tel des virus et contaminent, non sans en être altérées au passage, l’œuvre qui leurs succèdera. Une manière de faire que le spectateur est également appelé à reproduire, amorçant ainsi un jeu qui, à l’image même du projet escapologique, est sans fin.

Centre des arts actuels Skol. Montréal. 2009.


Deux projecteurs balayent un espace nébuleux. Sur cette «scène» étrange, on entend des salves de rires, angoissantes à force d’être répétées. Sommes-nous au sein d’un dispositif de one-man-show ou bien sous les projecteurs d’un mirador ? Sommes-nous acteur, public ou présumé coupable ? À cette question, l’artiste Olivier Morvan ne répond pas, laissant osciller l’ambiguïté propre à notre société du spectacle et du contrôle. À l’étage du centre d’art Néon, où l’exposition se déroule jusqu’au 4 décembre, on découvre les traces d’une scène de meurtre et un mur rassemblant les éléments d’une enquête policière mélés à des représentations de trous ou de terriers. On croisera aussi Donald et un château à la Disney. On pensera à Guy Debord et à Michel Foucault.

Le petit bulletin. Lyon. 2011.


N 47.90225 / E 01.91304 est un monolithe formé de deux plans croisés qui partitionnent l’espace d’exposition. Le titre fournit les coordonnées GPS de leur point d’intersection. Cette partition amène le spectateur à circuler autours de la pièce, le confrontant à une succession de scénettes qui créent comme l’amorce d’une narration. Seuls les câbles circulent entre ces compartiments. Filmé depuis le plafond, ce dispositif décline les notions de quadrillage et de chiffrement qu’il relie à celle de contrôle du territoire, traitant de l’isolement en même temps que de ce regard théorique qui, dépourvu de point de vue, verrait tout depuis nulle-part.

Ccno. Orléans. 2012.


Ligne de fuite est l’une des manifestations du singulier projet escapologique mené par Olivier Morvan. Graphique et onirique, ce travail s’éprouve et s’érige au travers d’installations et d’interventions qu’il nous est donné de découvrir au sein d’expositions et résidences depuis 2006. Si le geste artistique conjure et transfigure le chaos de l’angoisse, le travail d’Olivier Morvan, lui, se nourrit d’une navigation au travers même de l’appréhension. À chaque manifestation, l’artiste pose ses cartes et de nouveaux indices et preuves s’ajoutent aux pièces d’un puzzle en constante expansion. Entre milieu carcéral et divagations sans limite, une matière noire et poétique se noue de nuances et se noie dans les paradoxes. L’image et son interprétation se dérobent dans un abîme riche en fantasmes. Une machine créatrice de sens tourne dans les galeries nerveuses de l’imagination, territoire dénué de fil d’Ariane. Face à ce travail, c’est à la fois à une mémoire collective et une sensibilité toute sienne que le spectateur se raccroche. Il peut jouer de la fiction, jouir de la situation et s’émerveiller devant l’aspect magique et troublant d’une constellation de symboles et d’analogies. Au-delà d’un jugement de goût ou de forme, la porte est ouverte à une multitude de récits construits par la subjectivité de celui qui voit et ressent.

Mixar. Orléans. 2012.


01 Votre père a rendu l’âme. Son corps repose au centre de votre maison, sur un lit orné de fleurs et de feuillages. Une odeur étrange circule, un mélange de parfum et de mort. Vous marchez vers lui pour vous recueillir, seul. Il fait nuit et la lune fait office de lumière. Autour de vous, les murs de la pièce sont envahis de petites niches en bois, ouvertes. À l’intérieur, les masques peints de vos ancêtres trônent. Vous vous sentez observé de toute part. Leurs yeux sortent de l’ombre. Ceux de votre père, eux, sont recouverts de deux pièces de monnaie. Demain, vous les ôterez de son visage afin qu’il soit recouvert de plâtre. Celui-ci formera un moule dans lequel sera coulé son masque de cire, reconnaissance suprême de son vivant. Vous pleurez. Vous vous sentez remis à votre destin, sa mort face à votre vie. Vous pensez à l’éloge public que vous devrez proclamer dans deux jours. Celui de votre père mais aussi des anciens. Vous effectuez une révision en relisant les écritures relatant leurs gloires sous chacune des niches. Vous les connaissez déjà par coeur depuis votre enfance. Le jour viendra où vous aurez votre niche et votre masque. Votre nom fera lui aussi référence pour les prochaines générations. Mais avant cela, il vous faudra agir dans la lignée de votre famille et ne pas la trahir. Exercer votre autorité sur le peuple de la même façon que votre père désormais inanimé. Et si tout se passe bien, votre fils, lui aussi, proclamera votre éloge le moment venu et portera votre masque pour clore le repas funèbre, au pied de votre tombe. Vous touchez le visage de votre père du bout du doigt, sa peau froide, bientôt de cire.

02 Vous rappelez-vous de l’effet physique que procure la cire chaude au bout de votre doigt? La façon dont elle durcit et capture votre empreinte? N’avez-vous jamais observé la coquille fragile qu’elle forme? Sa transparence, la finesse proche de votre peau? La façon dont ressortent les détails à travers la lumière? Avez-vous déjà songé, face à cette empreinte, à son unicité, sa rareté, à l’identité qu’elle porte? Au mystère de sa création qui vous détermine? Vous souvenez-vous avoir reproduit cette expérience sur chacun de vos doigts et décollé les coquilles une à une? Et n’avez-vous jamais pris ces fines pellicules de cire avec délicatesse pour finalement les détruire et les réunir en une boule informe pour les transformer, les modeler? Vous rappelez-vous de la jouissance ressentie lorsque la cire se casse et redevient molle?

03 Ici même, des liens se forment mais tout est flou. Ce texte semble fragmenté. Il veut mener quelque part, c’est sûr. Et si nous l’analysions. Il fait appel à nos sensations, nos émotions, nos souvenirs. Il nous met à la place du protagoniste. La cire est un élément récurrent. Son empreinte prend une place d’importance. L’empreinte des ancêtres fait foi d’autorité. L’empreinte digitale, elle, d’identité. L’identité et l’autorité sont liées. Autant de preuves fragiles d’existences qui veulent traverser le temps ou s’effacer. Le destin, sa conjugaison à l’inconditionnel, sa pensée collective qui traverse les histoires, les histoires avec un grand H, les histoires d’enfants, les histoires de foi, tout cela est présent sans que vous ne puissiez le voir. Ce ne sont que des histoires et vous les incarnez sans même y songer. Elles font partie de vous. Ne vous a-t-on pas incité, par quelques procédés littéraires, à regarder dans cette direction à ce moment? Alors que vous croyiez être ici,n’étiez-vous pas déjà ailleurs, dans un autre monde? Tout ce qui est ne se déterminerait-il pas finalement dans l’absence? Les romains fondaient leurs masques de cire dans la mort. L’image est née dans la disparition. Elle a lieu d’être au moment où il n’y a plus. Comme si elle était là pour combler un trou, un vide, un manque. Comme si nous venions au monde et disparaissions par ce trou et qu’elle était là comme un mirage, une oasis au milieu du désert. Le masque du père donne un sens à la vie de sa famille mais comble-t-il réellement le vide? Le fils est-il dupe de ce masque de cire? L’image habite l’esprit et elle le tient tant qu’il lui parle. Elle est inanimée, elle n’use pas de mots, elle n’est capable d’aucun geste, d’aucune intention. Il n’y a que celui qui le désire qui parle à sa place. Et ce texte que vous êtes en train de lire, n’est-il pas une image lui aussi? A-t-il vraiment un sens? Est-il cohérent? Qu’est-ce que cette histoire vient faire ici? Cherche-t-elle à faire empreinte? Mais empreinte sur quoi? Tout ça n’est-il pas que de la philosophie de comptoir? Que fait ce texte ici, dans ce contexte? Ne devait-il pas parler d’un artiste et de son œuvre? Tout porte à confusion. Ne devait-il pas se pencher sur une production plastique autour de l’escapologie? Ce texte n’essayerait-il pas d’échapper à lui-même? Ce texte se joue de vous.

04 Oui, il devait parler d’un artiste et d’une œuvre sur l’art de la fuite, je crois. De son rapport à l’absence. Il devait permettre d’appréhender et juger le travail dans son ensemble en insistant sur les dispositifs qui mettent le spectateur en scène. Il devait faire l’éloge de sa puissance en toute autorité. D’abord formellement, en effectuant des liens entre la plasticité des œuvres et leurs effets sur le spectateur. Puis fondamentalement en assignant à la forme une interprétation théorique qui l’aurait signifiée. Vous auriez compris les choses comme je vous les donnais, vous les auriez intégrées comme telle. Ce texte aurait fait autorité comme tant d’autres sur votre regard, votre façon de penser, de voir. Cela aurait été réalisé en bonne et due forme universitaire et statutaire de texte critique. Mais aurais-je vraiment eu le sentiment d’être honnête envers cette production? Aurais-je réussi à rentrer dans les sujets de la fuite et de l’absence en mettant sans cesse la lumière sur l’artiste et son œuvre? N’aurais-je pas corrompu toutes vos visions possibles? Peut-être vous dites-vous que ce texte n’a aucun sens ou bien qu’il est caché ou encore qu’il signifie tout. Peut-être appréciez-vous cet écrit pour la distance recherchée ou bien simplement parce qu’il vous parle. Peut-être vous demandez vous ce que j’ai derrière la tête, dans la tête, mais quelle tête?! Ou alors vous n’y voyez qu’un échec en ne sachant pas vraiment ce qu’il y a à gagner? Toute tentative d’interprétation est absurde cependant c’est un jeu que je pourrais continuer encore longtemps. Tout comme je tente d’imaginer vos pensées, je peux m’imaginer ailleurs. Je peux changer de point de vue, remplacer le JE par ELLE.

05 Une chose est sûre, c’est que l’artiste qu’elle ne nommera pas ici, a déployé un dispositif artistique qui a bien échappé à toutes ses tentatives de discours. Elle a tourné et retourné le terrain. Elle a passé des nuits blanches à chercher le bon ordre. Elle s’est vu bouger les projecteurs entre chacune de ses installations, entre ses installations et ses livres, entre ses livres et sa feuille blanche. Elle a bien tenté de prendre une empreinte mais les signes distinctifs ne prenaient pas la matière. Elle aurait pu citer Foucault, Lévi-Strauss, Godard ou Merleau-Ponty. Elle aurait parlé de la pensée sauvage, des dispositifs de pouvoir, de surveillance, de l’inconscient, du visible et de l’invisible, de la place poétique du leurre mais en vain. Pour seule chance de mettre cet artiste vraiment en lumière, elle ne pouvait que le diriger en lieu et place de son absence, reproduire son dispositif, jouer son rôle. L’artiste s’échappe d’une définition de son oeuvre et elle n’ira pas entraver son tunnel. A l’intérieur de la galerie, jamais elle ne trouve l’évadé, elle prend cependant des notes avec méthode et rigueur sur les indices laissés en chemin. L’exploration du trou est en perpétuelle évolution. Il y fait actuellement 18,3o c, le sol est stable, et le temps d’autonomie de votre lampe torche est d’environ 3h. Vous scrutez les parois sur lesquelles apparaissent quelques inscriptions. Des mots, parfois barrés, des schémas, des dessins font preuves de son passage. Vous y lisez des noms de lieux. Peut-être avancez vous en direction de l’un d’eux : la cabane, l’hôpital ou la frontière. Ou alors pas du tout. En fait, vous ne savez pas où cela vous mène. Vous shootez dans un caillou, il vole au devant de vous et rebondit un peu plus loin. Le son de sa chute fait écho de toute part. Vous avez l’intuition que la lumière s’éteindra sûrement avant que vous n’ayez trouvé la sortie. Vous croisez des pelles à l’abandon, des menottes, une corde et une échelle. Vous laissez derrière vous toutes ces traces d’humanité et tâchez de les garder en mémoire. Votre attention s’amenuise au fur et à mesure que vous avancez. L’aiguille de votre boussole s’agite sans cesse. La température a baissé, vous avez froid. Le temps d’autonomie de votre lampe est désormais de 45 minutes. Des confettis recouvrent le sol comme de la neige. Vos mains commencent à geler. Est-ce une illusion? Une odeur de vieille cave humide envahit vos narines. Que faire? Vous êtes trop loin de l’entrée pour rebrousser chemin. La lumière n’éclairera pas votre route jusqu’au bout. Vous êtes pris au piège mais votre curiosité est plus forte. Vous continuez.

Alice Cardenia. 2012.

01 “Rappelons que le mot ‘image’ remonte à un vieux rite funéraire romain, imago désignant à l’origine la tête de mort découpée, et par la suite le masque de cire empreint sur son visage. On faisait passer ces têtes de mort des ancêtres (les imagines) à la fin du repas. On trouve aussi une vieille idée épicurienne selon laquelle les images sortent des objets pour entrer dans nos yeux, comme si on les découpait de la réalité.”   Laurie Laufer,  L’image mentale : du trompe l’oeil au fantasme.

02 “L’usage, attesté en Chine et surtout au Bengale, consistant à imprimer sur les lettres et documents le bout des doigts trempés dans la poix ou dans de l’encre, était probablement le produit d’une série de réflexions à caractère divinatoire. (…) En 1860, Sir William Herschel, administrateur en chef du district de Hooghly, au Bengale, remarqua cet usage répandu parmi les populations locales, en apprécia l’utilité, et pensa à s’en servir afin d’améliorer le fonctionnement de l’administration britannique. (…) Les fonctionnaires impériaux s’étaient approprié le savoir des Bengalis en fait d’indices et l’avaient retourné contre eux.”   Carlo Ginzburg,  Signes, traces, pistes. Racines d’un paradigme de l’indice. 

03 Autopoïèse [ɔtɔpɔjɛz] n.f. (du grec αύτο (auto) ‘soi-même’ et ποίησιϛ (poièsis) ‘production, création’) : propriété d’un système à se produire lui-même en permanence et en interaction avec son environnement et à ainsi maintenir sa structure malgré le changement de composants.

04 “Si vous avez un esprit structuré conformément aux structures du monde dans lequel vous jouez, tout vous paraît évident et la question de savoir si le jeu en vaut vraiment la chandelle ne se pose pas. Autrement dit, les jeux sociaux sont des jeux qui se font oublier en tant que jeux et l’illusio, c’est ce rapport enchanté à un jeu qui est le produit d’un rapport de complicité ontologique entre les structures mentales et les structures objectives de l’espace social.”   Pierre Bourdieu,  Raison pratique. 

05 “Le récit policier est d’abord le symptôme de l’envahissement de la réalité par ce qu’il (Siegfried Kracauer) appelle la ratio, c’est-à-dire par une mise en œuvre purement instrumentale de la raison, devenue, selon ses termes, ‘finalité sans fin’, appliquée à l’arraisonnement d’un monde privé de sens, qui serait typique de la modernité.”   Luc Boltanski,  Énigmes et complots. Une enquête à propos d’enquêtes.


Nous avons échoué.

Alentours les containers éventrés résonnent sourd dans le ressac. Sans fondation ni plan ni méthode, nous grattons le sable et rassemblons des fragments d’épave pour nous en faire un abri. Il branle, prend l’eau, craint le vent, vacille. Nous recommençons.

Chaque exposition du projet escapologique est comme un épisode qui construit une histoire au contours flous, la cartographie d’un territoire inexploré se dessinant progressivement. C’est une histoire sous forme de carte et une carte sous forme d’histoire, un espace autant qu’une durée, une tentative de raconter une/des histoire(s) différemment. L’ambivalence de la formule “raconter des histoires” reflète l’ambivalence de la démarche : “raconter des histoires” comme on le fait à l’enfant qui va s’endormir / “raconter des histoires” comme “mener en bateau”. Je me les raconte autant qu’au spectateur, comme ce même enfant qui réinvente le monde avec des légos© dans sa chambre ou le chercheur dans son laboratoire. J’y crois et n’y crois pas. J’expérimente. J’aborde le sens comme un matériaux parmi d’autres, que j’use comme la graphite, malaxe comme la terre, découpe et assemble comme le bois, filtre et oriente comme la lumière. Je bricole avec. C’est à propos de ce qui nous échappe. Je ne vois pas où je vais et c’est pour ça que j’y vais : voir. Nous laissons l’épave pour explorer l’île. Il y a quelque-chose de cosmogonique. Toute vision du monde est elle nécessairement fiction ? La fiction comme tentative (illusoire ?) de trouver/inventer un ordre, une cohérence, une totalité (un désir de contrôle ?) en même temps que la déconstruction de la fiction, de ses clichés, de ses usages sociaux et politiques : embarquer le spectateur, bâtir des mythes, divertir tout en charriant des morceaux d’inconscient collectif, manipuler, détourner, associer, interpréter > s’arranger avec la réalité.

Les installations sont conçues en dialogue avec l’architecture du lieu. De théâtre ou du crime, elles tendent à faire de cet espace une scène, mais une scène où toujours manquent les corps. Cette absence en est paradoxalement le point de focalisation. Quelque-chose a eu lieu/n’a pas eu lieu/devait avoir lieu/va avoir lieu. Nous ratons quelque-chose. Nous cherchons quelqu’un. Le seul corps en présence est celui du visiteur qui, bousculé dans son statut, devient acteur potentiel d’une histoire qui lui échappe. Qui dirige ici ? Qui joue ? Quelles sont les règles ? Qui attend quoi de qui ?

Olivier Morvan. 2013.


Le projet escapologique dessine progressivement un vaste puzzle aux contours indéterminés dont les pièces semblent pouvoir s’agencer selon une infinité de combinaisons. C’est une fiction augmentée. Si l’on se fonde sur le postulat “l’art numérique c’est ce qui clignote”, vous ne trouverez pas d’art numérique ici. A y regarder de plus près, cette fiction combinatoire entretien cependant avec le jeu vidéo de troublantes affinités : des épisodes qui sont aussi des lieux et forment comme des niveaux, un territoire qui semble s’étendre en même temps qu’on y progresse, le labyrinthe, l’accumulation d’indices, l’enquête, la quête, l’errance, la menace, l’avatar et le masque. Cette manière aussi dont la subjectivité s’immisce dans les failles et les interstices (ce jeu entre les pièces) pour créer une cohérence propre à chaque spectateur, qui se fait ainsi acteur, et puis des glitchs parfois, des trous, des trucs qui manquent : quelque-chose qui échappe.
 On devine ici les contours d’archétypes bien antérieurs au jeu vidéo, déjà présents chez Ulysse et Thésée comme dans la Divine Comédie ou le roman picaresque et qui l’inscrivent dans une plus vaste histoire des mythes et représentations collectives…

festival gamerz. Aix-en-Provence. 2014.